Le tango, ce « délirant besoin de plaire »

Buenos Aires aux yeux de biche, à la bouche pulpeuse, aux lèvres fardées, aux minijupes encore plus mini, aux nombrils à l’air même en plein hiver, aux costumes tirés à quatre épingles, aux barbes rasées de près…Buenos Aires à l’allure fière, à la démarche féline…  Peut-être est-ce parce qu’elle est si loin et en même temps si près de ses grandes sœurs les villes européennes auxquelles elle cherche à ressembler que Buenos Aires se pare de la sorte. Elle se laisse entraîner dans une course sans répit pour devenir la plus attirante. Buenos Aires aux regards qui fusent, qui scrutent, qui attisent… Si le philosophe a pu dire en France : « Je pense, donc je suis », le poète aurait pu aussi bien dire à Buenos Aires : « On me regarde, donc j’existe ».  Les hommes dévisagent les femmes et se toisent entre eux, les femmes regardent les hommes du coin de l’œil et se jaugent entre elles.

 

Il est bien difficile de demeurer anonyme dans les rues de la ville, et qui le voudrait d’ailleurs ? L’anonymat est angoissant, il équivaut à la transparence. Chacun invente sa propre histoire dans le regard de l’autre. C’est incroyable tout ce qu’on peut arriver à imaginer lors de tels échanges. C’est un jeu quasiment incontournable et pour entrer dans le jeu, il faut être ouvert, présent, brillant, imaginatif.  C’est dans ce jeu de regards que commence la danse sur les pistes de tango. Dans les milongas, la parole compte peu, on parle avec les yeux, avec le corps. On regarde pour inviter, on guette le regard de l’autre et on y répond pour accepter l’invitation. La femme repère d’avance l’homme avec lequel elle voudrait danser et elle lui jette des coups d’œil significatifs mais discrets, jusqu’au moment où elle croise son regard, elle détourne alors les yeux une première fois pour s’assurer que lorsqu’elle les posera de nouveau sur lui, il sera toujours là à la fixer.

 

Quant à l’homme, dès les premières mesures de la tanda, il lève les yeux vers l’élue et s’il croise son regard, il s’empresse de lui faire un signe de tête auquel elle finit par répondre en baissant imperceptiblement les yeux.   Tout ceci se passe en pleine lumière, bien entendu, et ces manèges ne sont pourtant remarqués que par les personnes concernées.  Dans ce jeu extrêmement sensuel qui peut dire qui a décidé quoi ?

 

Un dialogue compliqué s’instaure parfois. C’est fou tout ce qu’on peut arriver à se dire dans un jeu de regards :   « Toi, tu as détourné les yeux la dernière fois, alors, je fais semblant de te regarder mais tu peux toujours courir, je ne t’inviterai pas cette fois-ci ». « Tu auras beau me regarder, je refuse de danser avec un homme qui ne me protège pas sur la piste et avec lequel j’ai déjà reçu deux coups de pied ». « Pourquoi, alors qu’on a si bien dansé l’autre jour, est-ce que tu ne me regardes pas aujourd’hui ? », « J’aimerais bien danser avec toi, mais lorsqu’ils joueront Pugliese. »   Et bien d’autres choses encore, beaucoup plus intimes, et parfois aussi plus cruelles, qui n’ont pas leur place dans cet article… Là encore, l’imagination galope. Est-ce vraiment ça ce que l’autre a voulu dire ? Qu’importe, d’ailleurs ? Ce n’est qu’un jeu… (de regards).

 

Puis, on passe presque sans transition, hormis l’échange de quelques mots sans importance, au corps à corps de la danse, à l’étreinte. Alors, le regard devient intérieur, introspectif. Ici, le langage utilisé est tout autre, mais il demeure un jeu de phantasmes consenti et engagé par les deux partenaires.   Pendant trois minutes, on « joue » à se donner entièrement à l’autre, à s’ouvrir et à se montrer tel qu’on est, on « joue » à l’étreinte éternelle, on se laisse conduire dans les chemins sinueux de la danse. C’est un jeu dans le sens le plus strict du terme, un jeu d’enfants : sur le moment, on y croit dur comme fer. Et ce jeu est ponctué par une musique envoûtante et complexe qui le détermine.   Il n’est possible d’ailleurs qu’au rythme de cette musique. Dès que l’un des danseurs perd la cadence, le charme est aussitôt rompu, l’histoire d’amour et de don de soi tombe en lambeaux.

 

En fait, plus le jeu est complexe, plus il est amusant. Les porteños ne se sont pas contentés d’inventer une danse sensuelle et caressante, ils ont inventé un monde de figures compliquées, un monde unique, étrange et magique.  Dans les années 40, les hommes s’entraînaient chez eux toute la semaine pour briller face aux femmes au bal du samedi soir. Aujourd’hui, hommes et femmes prennent des cours, vont dans les pratiques, exactement pour les mêmes raisons. C’est à celui, à celle, dont le langage corporel, complexe et pointu va le plus séduire l’autre. L’envie, le besoin, le défi de plaire ont fait du tango ce qu’il est. Et si actuellement dans les rues de Buenos Aires, les gens, accablés par la crise économique tournent de plus en plus souvent leur regard vers le sol (position peu recommandée pour danser le tango), il est rassurant de voir que les milongas conservent leur fierté. Le tango a toujours envie de plaire. Cette « pensée triste qui se danse » a encore beaucoup à donner.