Interview de Claudia

L’interview de la Gazzettango est aussi disponible en espagnol.

Qu’est-ce qui vous fatigue dans le milieu du Tango ?

Ce n’est pas la première question par laquelle j’aborderais le tango, mais bon, puisque vous la posez… je dirais que ce qui me fatigue, ce sont les mêmes choses que dans la vie : l’élitisme, les vérités absolues, les disputes de chapelle, le manque d’écoute et l’individualisme, particulièrement celui des danseurs qui oublient que le tango ne se danse pas seulement à deux, mais aussi en groupe et qu’ils ne sont pas tout seuls sur la piste…

Où et avec qui avez-vous découvert le Tango ?

J’ai d’abord découvert le tango chanté à Buenos Aires, mais je ne sais pas exactement quand. Ma mère passait toutes ses journées avec la radio allumée à ses côtés. A l’époque, la musique diffusée sur la plupart des stations populaires était du tango. Et ma mère adorait le tango. Elle avait une très belle voix, mélancolique, et elle me chantait des tangos de Troilo et Fiorentino en guise de berceuses.cumple 2 años, site
Le tango dansé, je l’ai découvert, paradoxalement, au début des années 80, lors d’un spectacle de danse d’une compagnie hollandaise dont je ne me souviens plus le nom, à la Maison de la Culture de Rennes, où j’habitais. J’avais été profondément émue. C’est à cette époque-là que j’ai décidé de rentrer chez moi, à Buenos Aires. J’ai dit à mes amis qu’un de mes objectifs était d’apprendre à danser le tango. Mais en arrivant, j’ai cherché un cours et personne n’a pu me renseigner : le tango semblait avoir disparu de la ville. En désespoir de cause, je suis devenue comédienne. Vers la fin des années 80, mon professeur de théâtre du moment, Augusto Fernandes, m’a dit qu’en tant que comédienne, j’étais trop aérienne et qu’il me fallait trouver quelque chose pour m’enraciner au sol. Du flamenco, par exemple. J’ai cherché, cherché et j’ai enfin trouvé… un cours de tango. Je m’y suis si bien enracinée que je ne pouvais plus m’arrêter de danser. Et voilà, j’ai décidé, pour vivre à fond ma passion, de devenir professionnelle. Merci à ma mère et à Augusto…

Pour vous où se joue l’avenir du Tango ?

Pour le tango dansé, c’est sur les pistes bondées du monde entier, sans aucun doute. Dans le fait que les gens aient envie de se rencontrer pour le danser. Dans la relation, le dialogue qu’il crée entre un homme et une femme, dans l’étreinte et avec la musique.  Au-delà de toutes les recherches passionnantes qui le font évoluer, il faut qu’il reste simple et accessible, dans la mesure du possible, car de toutes les façons, une de ses caractéristiques, principale et magique, est précisément le fait qu’il est compliqué…

 

Un bon et un mauvais souvenir de Tango ?

Un mauvais souvenir : ça faisait un mois et demi que je prenais des cours et que je dansais à Buenos Aires et un milonguero, qui m’avait invitée pour une tanda, s’est arrêté en plein milieu d’un tango et m’a dit : « T’es en bois ou quoi ? » Je l’avais pourtant prévenu que j’étais débutante ! Il fallait vraiment que j’aime le tango…

Un bon souvenir : ça faisait un an et trois mois que je dansais et, ayant décidé de revenir en France, j’ai demandé à mon professeur de l’époque, Gustavo Naveira, le « père » du Tango Nuevo, s’il connaissait quelqu’un qui accepterait de venir à Paris pour danser dans la rue avec moi. Il m’a répondu : « Moi. » Je lui ai dit : « Tu es fou ! Toi, tu devrais faire une tournée en Europe et si tu veux je te l’organise. » Et c’est comme ça qu’a commencé l’aventure. J’ai passé quatre ans à lui organiser des tournées et à tourner avec lui, en tant que son assistante. Une expérience inouïe, un apprentissage intense et exceptionnel.

 

Merci Gustavo…

 

Claudia et Gustavo Naveira

Claudia et Gustavo Naveira

3 Tangos / 3 orchestres / 3 danseurs ou danseuses ?

Trois tangos :
Ça dépend des moments, de l’humeur…  En ce moment je dirais :

  • « Gallo Ciego » par Pugliese, pour sa profondeur.
  • « Ensueños » par Salgán, pour les souvenirs qu’il m’évoque,
  • « Así se baila el tango » par Tanturi et Castillo, parce que c’est l’expression même du tango.

 

Trois orchestres :

  • Pugliese en instrumental et sa sensualité incomparable.
  • Di Sarli, le Mozart du tango, dont on se sert toujours pour les cours de débutants, parce qu’il est facile à suivre avec peu d’expérience, et dont on ne se lasse jamais.
  • Ángel D’Agostino avec Ángel Vargas, à cause des odeurs et des couleurs des quartiers de Buenos Aires qui s’en dégagent.

 

3 danseurs ou danseuses :
Ça c’est difficile comme question !
Allons-y quand même :

  • Gustavo Naveira, bien sûr, parce qu’il cherche en permanence et qu’il apporte énormément au tango.
  • Teté. Au début des années 90, le tango milonguero, le tango de l’abrazo, l’étreinte fermée, n’existait plus que dans un seul bal de Buenos Aires : Almagro. Le respect de la piste y était tellement sacré que nous, les débutants, n’y étions pas admis. On y fichait trop la pagaille. La plupart des profs venaient de la scène et forcément enseignaient le tango ouvert. Alors, on apprenait à danser ouvert. Beaucoup de milongueros, habitués à l’étreinte fermée, et qui voulaient pouvoir danser avec nous, les petites jeunes qui ne connaissions pas autre chose que le tango ouvert, venaient à nos pratiques et essayaient de s’adapter à notre manière de danser. Mais Teté, l’un de ces milongueros, s’est trouvé une partenaire, María, et lui a appris sa danse. En voyant la sensualité qui s’en dégageait, l’apile (ce partage de l’axe incroyable), beaucoup de jeunes ont voulu apprendre à danser comme eux. En 1993, dans nos tournées européennes avec Gustavo, les élèves nous demandaient de leur enseigner ce style de tango. Teté a donné son impulsion a la renaissance du tango milonguero ou tango salón comme il l’appelle. Merci Teté…
  • Geraldine Rojas. Quand je l’ai connue, elle n’avait que sept ans et c’était à la fois envoûtant et choquant de la voir évoluer sur les pistes de Buenos Aires, souvent jusqu’à cinq heures du matin. Elle est tombée dans la marmite toute petite et déjà, à l’époque, on voyait qu’elle était faite pour le tango. Elle a bien changé depuis, mais elle représente pour moi, l’avenir vivant du tango. Merci Geraldine…

Quelle est la meilleure manière de terminer une Milonga ?

A Buenos Aires, dans le bar du coin, autour d’un petit déjeuner avec des amis, après avoir dansé au moins quatre tangos pleins de sens, parmi tous les tangos dansés pendant la soirée.

Claudia

Claudia Rosenblatt