Chronique Tanguera

On entend les premiers accords d’un tango de Di Sarli avec Roberto Rufino, cette voix simple et sensuelle comme un quartier de Buenos Aires. Je lève automatiquement les yeux et je croise les siens, comme si nous nous étions passé le mot.   A son signe de tête presque imperceptible à l’autre bout de la piste, je réponds en baissant les yeux. Je le connais depuis toujours, c’est la énième fois qu’il m’invite, mais nous faisons comme si c’était la première. Il traverse le salon pour venir me chercher en boutonnant sa veste d’un geste galant. J’attends comme si ce n’était pas pour moi, peut-être ne fera-t-il que passer…

 

Puis, il est là devant ma table. C’est seulement à ce moment là que je me lève pour aller vers lui. Ce sont des secondes interminables jusqu’au moment où il me prend dans ses bras. Son étreinte est puissante et douce à la fois, c’est celle d’un homme de ma ville, totale. Rufino chante « Le Ciel dans tes yeux » et nous évoluons sur la piste comme dans un rêve…  Le temps du tango, des quelques tangos que nous allons danser ensemble, il me donne sa vie entière et je puise dedans pour lui rendre la pareille. C’est au delà de l’érotisme, au delà des sentiments, c’est un instant essentiel où mon histoire, la sienne, celle de nos ancêtres se dessine sur la piste.  Nous nous enracinons dans ce tango. Cet homme de Buenos Aires m’offre sa maison, la mienne, le tango. Les milongueros ne dansent pas sur n’importe quelle musique et lorsque l’orchestre leur plaît, ils choisissent avec soin leur partenaire.

 

Parfois, ils ne dansent que quatre tangos dans la soirée, parfois aucun. Ils ne peuvent pas danser pour rien. Chaque tango doit être absolu, l’espace de trois minutes. C’est pour cela que l’ambiance dans les milongas de Buenos Aires est si particulière, c’est pour cela que lorsqu’on « marche » avec un milonguero, on se sent si près de la terre. Le pari du tango c’est la « répétition » sans routine. Et on peut dire sans hésiter qu’il tient son pari, pourvu qu’on l’aide.    Je me souviens, il y a quelques années, du Club Almagro, lorsqu’il n’était encore qu’un salon vétuste et délabré. A chaque tango, la piste avait l’air de vibrer, les danseurs y déferlaient tels de vagues régulières sur la mer. Les instants d’absolu se multipliaient à l’infini. A cette époque, on disait encore que le tango avait fait son temps, qu’il était à l’agonie.

 

Puis, de jeunes danseurs sont arrivés qui, de par leur inexpérience, ne perçaient pas encore le mystère, et la piste a perdu cette profondeur enracinée. Mais ces nouveaux venus font très vite leur place.Un jour, en réponse à ma question « Pourquoi tu danses ? », un jeune homme de 25 ans m’a dit : « Parce que je suis de La Paternal (quartier de Buenos Aires) et que je ne peux pas faire autrement ». La différence entre ici et là-bas, je crois que ce jeune milonguero l’a parfaitement définie : « Je ne peux pas faire autrement ». Le tango c’est mon identité.

 

Claudia Rosenblatt
29 octobre 2000